Le chantier et l’activité du chantier sont par définition, des contextes accidentogènes. Les heurts entre engin et piéton constituent à eux seuls la moitié de sinistralité de la filière. Afin de faire un état des lieux, mieux comprendre les causes et explorer les voies de progrès, la FNTP et l'OPPBTP, avec la participation de l'INRS, ont consacré une matinée de travail à cette problématique.

Comment prévenir le risque de heurts engin piéton

La collision homme/machine reste la première cause d’accidents grave et mortelle dans les TP. C’est donc un enjeu global pour la filière. Selon le monitoring des accidents réalisé par l’OPPBTP, sur une base non exhaustive, les heurts engins piétons seuls, ont occasionné 11 accidents graves et mortels en 2019 dont 6 mortels. Ces chiffres sont à comparer avec les 14 accidents graves et mortels répertoriés en 2020, dont 3 mortels. « Les collisions pèsent encore très lourds dans les accidents inhérents à l’activité de chantier », souligne Paul Duphil, « Il s’agit d’évènements dits à haut potentiel de probabilité et donc, même si ces accidents pourraient ne pas sembler très fréquents dans leur occurrence, quand il y a heurt entre un piéton et un engin, les conséquences sont lourdes et graves ». Cela justifie donc la mobilisation collective de toutes les parties prenantes, l’objectif étant de progresser collectivement en misant, notamment, sur l’innovation et les nouvelles technologies. Cette approche a permis, dans le passé, la généralisation des sonneries de recul, la mise au point des aides à la vision, ou encore, le développement des capteurs embarqués ou portés par les personnels sur le chantier. S'ils sont porteurs de progrès incontestables, ces éléments partagent la même faiblesse de la prise de conscience d’une personne qui va donc, à un moment donné, interrompre son action. Cela signifie que le stade du « safe by design », c’est-à-dire quand le matériel lui-même garantit la sécurité de l’opérateur et de son environnement de travail, n’est pas encore atteint. Pour une meilleure maîtrise de ce risque, une mobilisation croissante s’est effectivement opérée au cours de ces dernières années, au travers d’une meilleure compétence et de procédures opérationnelles améliorées en entreprise sur ces sujets

Enjeu partagé

De fait, et même si les matériels sont de plus en plus sûrs, les entreprises ont besoin de conserver des personnels compétents et des organisations efficientes si elles veulent prévenir ce risque. Elles doivent aussi rester mobilisées sur cet enjeu, à l’instar de la FNTP, des FRTP, de l’OPPBTP ainsi que des directeurs Matériel des entreprises de TP, comme des sociétés de location, tous garants de la performance en matière de sécurité. Elles doivent aussi multiplier les initiatives en faveur de la prévention de ce risque afin de parvenir à éradiquer le fléau. Les technologies sont là. L’expérimentation prolifère dans le domaine de la captation et d’information permettant la régulation d’engins mobiles. Désormais, tout l’enjeu réside dans la capacité à assembler ces dispositifs et à avancer dans la courbe de l’apprentissage. Cela vaut en particulier pour la constitution de bases de données nécessaires à la reconnaissance automatique des situations par les matériels, qui ne pourront se constituer qu’avec des engagements collectifs. L’élimination du risque passe par la conception de matériel « safe by design », qui lui, passe par l’asservissement des parties mobiles des engins à cette capacité de détection. Une question techniquement complexe, qui va mobiliser les fournisseurs pendant longtemps, tant la cohabitation et l’extrême proximité de travail des engins et des piétons est appelée à durer sur le chantier. À ce titre, la vitesse de rapprochement constitue un sujet à part entière. À moyen terme, la question de renouvellement de parc se posera pour garantir la sécurité de l’ensemble du système. À la clé, un chantier plus sûr !

Le risque de collision, c’est quoi ?

Il faut distinguer trois situations à risque :

-un phénomène dangereux, par exemple un matériel en mouvement,

-une situation dangereuse, typiquement la présence d’un piéton dans la zone d’évolution de l’engin, qui engendre une exposition,

-un évènement dangereux, quand le conducteur ne perçoit pas le piéton.

Les mesures de prévention, au sens de la Directive Machine, tendent à éliminer ou réduire le risque à la source, selon le principe de la prévention intrinsèque qui est de supprimer le phénomène dangereux. Le recours à des moyens de protection permet de supprimer une situation dangereuse. d’Informer l’utilisateur est utile pour éviter ou réduire le dommage. Les mesures de prévention pour éviter les collisions, qui sont une combinaison de quatre mesures différentes, peuvent être :

-de type organisation, consistant à protéger, en séparant les flux piétons, éliminer, via des accès contrôlés et aménager une aire spécifique d’attente.

-de type moyens de protection, avec l’implantation de barrière physique canalisant les flux des véhicules,

-de type technique, pour améliorer la visibilité dès la conception de l’engin ou en exploitation au moyen de miroir et de caméra,

-de type pédagogique, avec la formation du personnel et sa sensibilisation régulière au risque.

En complément, si les solutions précédentes ne sont pas suffisamment adaptées, ou si le risque est insuffisamment réduit, il faut considérer l’utilisation d’un dispositif d’avertissement pour l’aide à la conduite. Ces derniers sont des dispositifs d’avertissement pour l’aide à la conduite ou des systèmes d’aide visuelle à la conduite. Pour les premiers, les systèmes techniques permettent de détecter les éventuelles collisions avec des piétons et/ou les obstacles et d’avertir le conducteur et/ou la personne se trouvant sur le terrain. Ces dispositifs délivrent une alerte sonore et/ou visuelle. Quant aux systèmes d’aide visuelle à la conduite, ils fournissent des informations sur la zone surveillée. La détection des situations potentielles de collision avec les piétons et/ou les obstacles est réalisée par le conducteur. En dépit d’une offre importante et de nombreuses technologies proposées (ultrason, marqueur radioélectrique, analyse d’images, radar, scrutateur laser), il n’existe pas sur le marché, de dispositifs universels d’avertissement pour l’aide à la conduite. La définition du besoin et de la fonction de détection souhaitée doit donc être précisée, en explicitant les caractéristiques de l’engin, en définissant la zone de détection et en listant les caractéristiques de la fonction de détection, ainsi qu'en intégrant les contraintes environnementales. De quoi permettre de choisir le dispositif du marché qui répondra le mieux au problème rencontré tout en ayant conscience de ses limites. En effet, la majorité de ces dispositifs présentent des capacités limitées de détection, leur performance de détection n’étant ni garanties, ni, parfois, évaluées. De plus leures performances ne sont pas garanties en cas de panne. La majorité d’entre eux sont des dispositifs d’aide à la conduite, utilisés pour la prévention des collisions et non pas de système de sécurité capables de protéger les personnes. La maîtrise de l’engin reste assurée par l’opérateur. Dès lors que l’information de détection fournie par le capteur intervient de façon automatique dans la réduction du risque, le dispositif contribue alors à la réalisation d’une fonction de sécurité. En tout état de cause, la conformité avec la directive 2008/42/CE à la conception de la fonction de sécurité s’impose.

La bonne idée : jouer sur la complémentarité des différents équipements et ne pas focaliser sur les avantages du dispositif pressenti.

Approche globale

Pour progresser, les exploitants, en concertation avec les directeur Matériel doivent 'agir sur l'organisation, le personnel et la technolgie. Dans le domaine organisationnel, face au risque de heurts engins/piétons, les entreprises se mobilisent et lancent différentes démarches. Pour mieux maîtriser ce fléau, les actions organisationnelles les plus répandues consistent, pour plus de la moitié des sondés (54 %), à éviter la superposition des tâches et à définir un plan de circulation. Près d’une entreprise sur deux, procède à une séparation des zones d’évolution des engins et des poids lourds des zones de circulation des piétons et définit des règles claires d’interférence entre engins, piétons et autres véhicules. Plus marginalement, les entreprises organisent la prise en charge des intervenants extérieurs et adaptent les consignes aux particullarités du jour lors du briefing quotidien.

La bonne idée : la mise en place d’un chef de manœuvre ou d’un homme trafic.

L’information et la formation sont les deux principales mesures mises en œuvre vis-à-vis du personnel par les deux tiers des entreprises, une sur deux recourant à l’affichage, à la signalisation ou à des EPI spécifiques (gilets, gilets connectés, détecteurs,…). Les exercices pratiques ou les simulations restent l’exception (15 %). Globalement, 97 % des entreprises initient au moins une de ces démarches. Côté matériel, lors d’une location, près d’une entreprise sur deux (49 %), donnent priorité aux matériels équipés de système de détection. Les systèmes de ralentissement automatique en cas de détection de piétons sont plébiscités à hauteur de 81 %.  Les statistiques disponibles traduisent les efforts engagés. Pour aller plus loin, il faut probablement, dans certaines situations, utiliser des moyens techniques innovants, développés pour un besoin donné, une ou des situations particulières identifiées. Il faut surtout trouver de nouvelles réponses à des problématiques qui évoluent, répondre à la complexité des interactions sans jamais oublier le parcours accompli depuis l’apparition de premiers gyrophare, l’éclairage, les bips de plus de 100 dB (A) et les premières caméras filaires. Des solutions du "monde d’avant", supplantées par les technologies actuelles. Combien sont-elles ? Quelque 70 solutions sont disponibles sur le marché, qui peuvent être classées en deux grandes catégories. La première regroupe les technologies sans badge, la seconde réunissant celles qui fonctionnent avec.

Catégorie 1 :

-vision par caméra classique, détection par analyse d’image (deap learning, IA), détection de certains EPI, radar, laser, dispositif optoélectronique, LED, lidar, ultrasons, alarme sonore, infrarouge.

Catégorie 2 :

-marqueurs radioélectriques (radio, RFID, magnétisme, Ultra Wide Band), EPI.

Face à une telle offre, le choix doit procéder d’une démarche structurée. La première question à se poser est de localiser la frontière entre systèmes d’aide à la conduite et composants de sécurité. Dans le premier cas, il s’agit d’un accessoire. Les « systèmes d’aides à conduite » restent des accessoires d’assistance du conducteur ayant parfois des actions sur la machine (2008 !42), comme le ralentissement ou l’assistance au freinage. En aucun cas, ces systèmes ne peuvent asservir la machine. Dans le second cas, c'est ’un composant de sécurité, qui est certifié par des normes (EN ISO 13849 Pi, IEC62061 SIL, …). Parce qu’ils permettent d’asservir la machine, par exemple en l’arrêtant dans certains cas, de prendre la main à la place du conducteur, ces systèmes doivent être idéalement OEM. En amont, il est conseillé de présélectionner les systèmes présentant la meilleure fiabilité, disponibles et aptes à être déployés. Dans l’idéal, la constitution d’une armoire de solutions permet d’identifier, de sélectionner et de déployer la ou les bonnes solutions. En aval, la mise en place des solutions répond à l’absence de technologie unique. Tant qu’il y aura des coactivités, il y aura des risques de heurts. Il convient donc de poursuivre les actions de formation, d’organisation, de sensibilisation et de diffusion de la culture sécurité. Il convient aussi de poursuivre l’intégration des composants de sécurité, en standard ou en option, dans les machines tout en innovant. Cela passe par l’installation d’accessoires de conduite et de solutions particulières permettant une amélioration de la sécurité et du niveau de risque.

Les situations à risques suivant les matériels

Type                            Marche AV          Marche AR          Mvt Equipement          Orientation tourelle          Autre

Chargeuse                         25%                     50%                                                                                            25%

Chariot élévateur               38%                     43%                       14%                                                              5%

Compacteur                       60%                     20%                                                                                             20%

Mini pelle                            38%                                                  25%

Motobasculeur                   50%                     50%

Niveleuse                            75%                    25%

Pelle hydraulique                34%                    9%                        31%                               25%

Tombereau articulé                                        100%

Chargeuse/pelle                 33%                    33%                      33%

La priorité mise en avant depuis quelques année par la profession et portant sur la transition énergétique ne doit pas masquer un enjeu au moins tout aussi fort pour les entreprises : la sécurité des travailleurs sur le chantier. Si beaucoup a déjà été, beaucoup reste à faire. En outre, le risque "0" n’existe pas et, comme pour toutes les questions ayant trait à la sécurité, rien n’est jamais acquis. C’est donc à un effort systématique, de tous les instants et partagé par tous auquel la profession est invitée. Si la technologie apportera une partie de la solution, elle ne peut prétendre à être la panacée. Le comportement des personnels et l’organisation du chantier doivent également contribuer à l’éradication des heurts piétons/engins. À ce titre, la responsabilisation des opérateurs comme de l’encadrement reste une condition sine qua non à l’amélioration de la situation. De fait, considérant le rythme de renouvellement des parcs de matériels, il faudra encore composer avec des machines dépourvues de système dédié à cette sinistralité.

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