Malgré un recours important aux machines, les travaux publics altèrent toujours les corps. Les entreprises en sont conscientes, mais les dernières tâches manuelles résistent encore à la mécanisation.

Imaginez les chantiers du Grand Paris Express sans moteurs à explosion. Combien de paires de bras faudrait-il pour bâtir ces galeries, ces rails et ces gares ? En un siècle, les travaux publics sont devenus indissociables des engins. Ils épargnent bien des souffrances aux compagnons. Pour autant, la construction n’en a pas terminé avec la fatigue des corps. En 2020, l’usure professionnelle est lente et discrète. Elle se manifeste souvent par des troubles musculo-squelettiques (TMS). Contre ce mal du siècle, la lutte continue. « L’utilisation de la machine est dans l’ADN des travaux publics. Il y a toujours eu une volonté de se simplifier la vie, remarque Sébastien Marie, responsable du domaine travaux publics de l’OPPBTP*. Au fur et à mesure, on va plus loin. Les opérations réalisées par des hommes à pied sont mécanisées. L’ergonomie des engins est aussi un sujet de réflexion. »

La plupart des constructeurs de matériels courants ont pris en compte cet enjeu. Sans doute est-ce aussi l’une des dernières manières de se distinguer. Le bruit et les vibrations baissent. Les organes du moteur sont plus faciles d’accès. La cabine n’a jamais été aussi confortable. Dans le même temps, une part croissance du pilotage est automatisée. « C’est un gain d’efficacité pour le TP et une baisse de charge mentale pour les opérateurs », note le responsable. Par ailleurs, la télécommande se généralise pour certaines machines, tels que les trancheuses ou les grues auxiliaires.

Des habitudes tenaces

Pour les compagnons à pied, la volonté de progrès est indéniable, mais les initiatives semblent encore erratiques. Difficile de distinguer un mouvement général vers une technologie ou une méthode de travail. L’essor des porte-outils multidirectionnels ou la diversification des grues montées sur camion apportent quelques réponses. Néanmoins, l’être humain est toujours plus polyvalent que la machine. Dans les situations où la main règne en maître, introduire de nouveaux systèmes se révèle ardue. « C’est très long de faire changer les mentalités », observe Frank David, président et fondateur de Kavik, une entreprise qui distribue des matériels destinés à réduire la pénibilité et augmenté la productivité de ces postes manuels : des supports d’outils et plusieurs petits engins électriques de manutention. « Il a fallu cinq ans pour que le Pam Ove (une station porte-outil mobile - ndlr) devienne une référence sur les chantiers du Grand Paris. Nous avons une approche pragmatique de la question. Nous discutons avec les clients afin de trouver une solution adaptée à leur problème, quand c’est possible. Il nous arrive de suggérer des améliorations aux constructeurs, voire de modifier nous-même certaines machines. »

Car la clientèle est très variée. Petite et moyennes entreprises ou grands groupes. Et au sein de ces derniers, une multitude d’interlocuteurs, chacun avec ses motivations. « Plusieurs types de publics s’adressent à nous : des conducteurs de travaux, des ingénieurs sécurités ou des chefs d’entreprise. Il faut aussi réussir à convaincre le maître compagnon. Il conserve un grand pouvoir quant à l’acceptation d’un matériel par les compagnons », explique le président. Des compagnons qui n’ont parfois pas les compétences nécessaires pour utiliser ces machines. Le prix dérange aussi, bien que l’économie de main-d’œuvre amortisse l’investissement. « Ce sont de petits marchés, donc des petites séries. Le coût est obstacle, bien que nos machines restent abordables : 13 000 euros pour une brouette électrique, à partir de 40 000 euros pour un monte-escalier Track-O. Elles sont très vite rentabilisées. »

Convaincre les majors

C’est dans cet environnement que la jeune entreprise K-ryole cherche à s’établir. Elle commercialise depuis près de deux ans la Kross Builder 250. Cette brouette électrique est dotée d’un système d’annulation des forces qui adapte la puissance de deux moteurs à la pente, au poids transporté et à la vitesse de l’utilisateur. Elle peut embarquer jusqu’à 250 kg et être poussés sans efforts. « Notre priorité était de réussir à convaincre les majors, indique Davylyn Khambay, responsable commerciale BTP de la société. Aujourd’hui, quasiment toutes les portes se sont ouvertes. Quand nous parlons de mécaniser la manutention, nos clients sont tout de suite intéressés. Pas besoin de trop argumenter. Un essai suffit pour comprendre. Par ailleurs, nous sommes accompagnés par la Cramif** et l’OPPBTP, ce qui est bien perçu par les Pôles prévention. Les grands groupes ont sans doute aussi apprécié notre réactivité. Nous avons rapidement adapté notre produit en fonction des retours d’expérience. »

Dans ses démarches de promotion, K-ryole met en avant la facilité d’utilisation de son produit. « Tout le monde peut s’en servir, alors qu’un engin nécessite un Cases ou une autorisation de conduite. L’intérim n’est donc pas un obstacle à son utilisation. Les compagnons en sont très contents. Ils la chouchoutent. » Signe d'une certaine confiance dans l'intérêt du secteur, la jeune entreprise sortira l'année prochaine une Kross Builder 500, conçue pour les TP. Elle pourra transporter jusqu’à 500 kg.

* Organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics.

** Caisses régionales d’assurance maladie d’Île-de-France.

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