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« Dans les métiers des TP, le génie écologique est l’avenir de la profession » Une interview de Valérie David, directrice du développement durable et de l’innovation transversale du groupe Eiffage

4 janvier 2021
<span>« Dans les métiers des TP, le génie écologique est l’avenir de la profession »</span> Une interview de Valérie David, directrice du développement durable et de l’innovation transversale du groupe Eiffage

Eiffage a vu sa note relevée de B à A- dans le classement Climate Change 2020 du CDP. A quoi attribuez-vous cette progression ?

J’observe que les analystes financiers comme nos actionnaires, s’intéressent de plus en plus aux notations extra-financières de notre groupe, qui s’est engagé, sur la base d’une projection de croissance annuelle de 2,4 %, à réduire d’ici 2030 d’au moins 33 % ses émissions de gaz à effet de serre, à technologie constante, et davantage en fonction des avancées technologiques. Dans le cas présent, c’est la gouvernance, l’identification des risques liés au climat et au développement des opportunités d’affaires en faveur de la réduction des émissions des gaz à effet de serre, qui ont été récompensés. Je rappelle que, si Eiffage s’est engagé dans le calcul de son empreinte carbone dès 2008, la stratégie carbone du Groupe s’est accélérée depuis 2018. Cette dernière s’articule autour, d’une part, de la réduction de l’empreinte carbone interne du Groupe à travers ses consommations directes et indirectes d’énergie et, d’autre part, de l’évitement d’émissions de gaz à effet de serre par l’offre technique et commerciale faite aux clients. Ce deuxième axe est vital pour notre business model car il a pour ambition d’accélérer ce qui fera notre « core business », à savoir la mise en œuvre de solutions très sobres en carbone, qu’il s’agisse de bâtiments à énergie positive, de routes écologiques recyclées, d’énergies renouvelables, d’éclairage public sobre et intelligent, d’offres techniques de réversibilité (déconstruction sélective, réemploi et recyclage, dépollution, renaturation)…

Cela signifie-t-il que les notations extra-financières priment sur les notations financières ?

Je pense que les deux systèmes sont complémentaires. Les systèmes de notations sanctionnent les performances périodiques, généralement trimestrielles ou semestrielles, des entreprises cotées. En cela, elles reflètent la dictature du court terme. Les notations extra-financières, qui s’intéressent à la transparence et l’efficacité de la gouvernance, à la précaution sociale et à la maîtrise des risques et des opportunités environnementales, s’inscrivent davantage dans le moyen et le long terme dans un contexte de crise climatique. C’est le plus grand défi que l’économie doit affronter depuis la seconde guerre mondiale, pour lequel il faut proposer des réponses. On se rend compte que les investisseurs institutionnels que sont les banquiers, les assureurs, mais aussi les fonds de pensions et les gestionnaires d’actifs financiers cherchent à maîtriser leurs risques. Pour y parvenir, ils sont obligés de s’assurer que l’entreprise dans laquelle ils vont investir, s’apprêtent à prêter de l’argent ou avec laquelle ils vont collaborer dans le cadre d’un projet, a elle-même bien évalué les risques en matière de changement climatique et qu’elle s’est emparée du problème pour s’en protéger efficacement. Auparavant, peu de financiers s’intéressaient peu aux indices de développement durable. Or, aujourd’hui, un consensus est né pour assumer que les indices financiers seuls ne suffisent plus. Les bonnes notations extra-financières nous rendent plus attractifs vis-à-vis d’investisseurs prêts à privilégier les entreprises bien notées vis-à-vis de la prise en compte du risque climat et de la biodiversité. Et de fait, de plus en plus de fonds financiers se spécialisent dans le soutien d’entreprises ayant une politique active en matière de prévention des risques, de dégradation des milieux, d’atteinte au vivant, aux écosystèmes, à la faune et à la flore.

La prépondérance du risque climat n’occulte-il pas la question de la biodiversité ?

On focalise beaucoup sur le changement climatique mais il y a une porosité évidente entre les écosystèmes vivants et le sujet climatique. Les risques liés à la biodiversité ont longtemps été occultés dans le BTP. Hormis les carriers, aucune spécialité ne s’est penchée sur cette problématique afin d’en appréhender les risques. En tant qu’acteur émetteur de gaz à effet de serre et intervenant physiquement sur le territoire, nous sommes concernés par les deux problématiques. Chez Eiffage, nous avons mesuré notre dépendance aux différents services écosystémiques, mesuré notre impact sur la biodiversité et mesuré les opportunités d’affaires en lien avec elle. Il s’avère que, dans les métiers des TP, le génie écologique, à travers la renaturation, la désimperméabilisation, la dépollution, la déconstruction sélective, la restitution de milieux dégradés par l’activité humaine, est l’avenir de la profession. Nos entreprises ont acquis des savoir-faire « sur mesure », dans le domaine du génie écologique et des métiers de la réversibilité qui n’ont pas toujours été considérés comme nobles. Les  métiers de la réversibilité prennent maintenant leur revanche et, avec des réglementations comme le zéro artificialisation nette, parviennent au sommet de la chaîne de valeur.

« Les métiers de la réversibilité sont au sommet de la chaîne de valeur ».

Peut-on parler d’un risque carbone pour la profession ?

Oui, bien sûr. Le risque carbone existe pour tous les métiers de la construction. Sa prise en compte s’opère par un triple prisme : le mode opérationnel, l’économie circulaire et la préservation de la biodiversité. Dans cette approche, les métiers de la réversibilité sont, capables de remettre en état des milieux dégradés par l’activité humaine en sols non pollués,  qui sont dès lors, restituables à l’agriculture ou à la biodiversité, mais également capables de rendre des services écosystémiques vitaux comme la captation de carbone dans les sols. Chez Eiffage, nos métiers sont à la jonction de tous ces enjeux.

Comment faire pour que, au sein d’Eiffage, les cinq métiers du groupe agissent de concert ?

Il y existe, au sein du groupe, une subsidiarité importante. Le président directeur général et le conseil d’administration fixent le cadre des orientations stratégiques moyen terme et long terme. Dans le respect des politiques globales, les métiers vont se doter des meilleurs moyens permettant d’atteindre ces objectifs. Déjà, chaque métier a défini sa propre stratégie bas-carbone pour le périmètre interne (Scope 1 et Scope 2), mais aussi dans son offre commerciale, en mettant sous tension les expertises qui font sa force, afin d’élaborer une offre décarbonée pour tous. C’est ce savoir-faire qui constitue le capital immatériel de l’entreprise et qui nous permet de nous développer utilement dans le contexte du défi climatique. Cette réponse du groupe est attendue par toutes les parties prenantes tant le développement d’une offre bas carbone et respectueuse de la biodiversité, et constitue le passeport pour l’avenir de l’entreprise.

Pourtant elle n’est pas encore prise en compte dans les appels d’offre ?

Il est vrai que la commande publique ne favorise pas suffisamment l’offre durable au sens large, incluant le bas-carbone. La note environnementale reste encore noyée dans la note technique dans la plus part des appels d’offres. Si l’on veut vraiment changer les choses grâce au levier de la commande publique, qui est réel, il faudrait introduire une note environnementale bien pondérée, au moins 30% de la note finale, et la décomposer en une note dédiée au carbone, une note pour l’économie circulaire et une note relative à la préservation de la biodiversité.  Avec l’arrivée prochaine de la taxonomie verte européenne, on voit difficilement comment il pourrait en être différemment.

« La commande publique ne favorise pas suffisamment l’offre bas-carbone de nos entreprises ».

Taxonomie, … on entend taxe. Pouvez-vous préciser ce qu’il en est précisément ?

C’est un outil officiel de classification voté en mars dernier au parlement européen, et qui entrera en vigueur à compter du 1er janvier 2022, destiné à définir le pourcentage du chiffre d’affaires des entreprises cotées en bourse qui contribue à l’atteinte des objectifs de développement durable. Pour cela, il identifie et hiérarchise les activités économiques dans les Etats-membres de l’Union européenne contribuant aux 6 objectifs* de l’Union européenne en matière de transition écologique et permettant de traiter 70 secteurs économiques représentant 93 % des émissions de dioxyde de carbone européennes. Le tout assorti d’une obligation de respect des lois de l’OCDE et de l’organisation internationale du travail. Dès lors que l’une de vos activités contrarie l’un des objectifs social ou environnemental, vous n’êtes plus éligibles à la taxonomie européenne.

Avec quelles conséquences pour les métiers de la construction ?

Imaginer qu’à compter du 1er janvier 2022, 60% du chiffre d’affaires du groupe soit éligible à la taxonomie européenne.  Sur ce périmètre, on peut légitimement penser que les offres inscrites dans les activités d’Eiffage éligibles à la taxonomie seront privilégiées dans les appels d’offres de la commande publique comme dans ceux qui sont recours à des financements européens. Et bien sûr, une telle éligibilité contribue aussi à rassurer les investisseurs institutionnels qui cherchent à maitriser leurs risques. L’objectif affiché de la Commission européenne est de faciliter la réorientation des flux financiers vers les activités identifiées comme durables et bénéfiques pour la transition écologique de l’Union en vue de la neutralité carbone en 2050. Ici,  l’Union Européenne se dote d’un premier outil vertueux permettant d’y voir clair entre activités durables et non durables, à même de peser sur l’économie mondiale. Dans l’attente d’une potentielle taxe carbone à l’entrée de l’Union, la taxonomie verte européenne sera un outil officiel de référence, gratuit et transparent, susceptible de devenir dominant dans les choix financiers. Les entreprises vont donc « décarboner » leur portefeuilles d’activités, en délaissant celles qui ne seront pas éligibles à la taxonomie et qui risqueront logiquement de se déprécier.

Quelle place pour la plateforme sekoya dans cette stratégie ?

C’est le club qui rassemble des industriels de toute notre chaîne de valeur, depuis les fabricants de matériaux et solutions de second œuvre jusqu’aux clients ensembliers de l’immobilier. Eiffage ne réduira pas son empreinte carbone seul. Plus des deux tiers du Scope 3 du groupe sont constitués du poids carbone des matériaux et processus entrants. Précisément, près de 70% de notre bilan carbone émanent des matériaux et processus techniques entrants. Si nous ne travaillons pas, en amont, avec nos fournisseurs, et, en aval, avec nos clients, pour tester rapidement les solutions les plus sobres en carbone et les moins impactantes sur les écosystèmes vivants, nous ne parviendrons ni à réduire drastiquement nos émissions, ni à atteindre l’effet de rupture. Nous avons 15 ans pour inverser la tendance. Sekoya, doit nous permettre d’accélérer ensemble, au travers de sourcing commun de start-ups, mais pas seulement. . La plateforme permet également de travailler en toute confidentialité avec nos partenaires experts sur des sujets communs liés au défi climatique, sans s’en faire une grande publicité, mais en restant concrets et efficaces.

« 70% de notre bilan carbone émanent de nos fournisseurs ».

Quelle est votre définition d’une entreprise responsable ?

Dans nos métiers, une entreprise est responsable lorsqu’elle contribue à concevoir, construire et maintenir des villes et des infrastructures durables, à la fois respectueuses du monde du vivant et résilientes du point de vue du climatique.

Propos recueillis par Jean-Noël Onfield

* atténuation du changement climatique, adaptation au changement climatique, préservation de la ressource en eau et des ressources marines, transition vers l’économie circulaire, prévention et traitement des pollutions, protection et restauration de la biodiversité et des écosystèmes.