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Tunnels – Yann Leblais, président de l’AFTES : « Nous sommes au cœur d’une problématique qui a trait aussi à l’usage des espaces souterrains existants »

26 octobre 2017
<span>Tunnels</span> – Yann Leblais, président de l’AFTES : « Nous sommes au cœur d’une problématique qui a trait aussi à l’usage des espaces souterrains existants »

Yann Leblais, président de l’AFTES

Quel bilan pouvez-vous dresser en cette fin de deuxième mandat à la présidence de l’AFTES ?

Mon action, ou plutôt celle de l’équipe AFTES, s’est inscrite dans le prolongement de celle de mes prédécesseurs : encore et toujours renforcer la visibilité des espaces souterrains, tout en maintenant, bien sûr, notre rôle d’assembleur de la doctrine technique, nos racines. Il est important d’élargir notre horizon pour agir avant la construction de l’objet. Il est pertinent d’ouvrir nos réflexions à ceux qui interviennent souvent plus en amont : les chercheurs, les universitaires, les urbanistes et les architectes. Il est impératif que la réflexion sur l’espace souterrain progresse, en particulier sur les aspects psychologiques liés à son usage. Je rappellerais les propos d’un ministre lorsque le projet du Grand Paris est apparu : construire les infrastructures en viaduc sur l’A86 au motif que les gens ont peur d’aller en souterrain ! A mon sens, pour le grand public à Paris, une première étape positive a été franchie à la fin des années 90 avec Eole1 et Meteor : le volume des circulations, la gestion de la lumière naturelle, l’aménagement des stations. Impliqué 17 ans dans l’association internationale AITES/ITA, j’ai continué à œuvrer pour que notre présence s’y renforce. Nous y avons accru la visibilité française, notamment avec un Premier Vice-Président et un Vice-Président de son Comité Formation ITA-CET. L’implication et le bénévolat conditionnent l’avenir et nous restons vigilants. Le renouvellement des effectifs et l’arrivée de nouveaux talents, au moment où la reprise de l’activité et les travaux du Grand Paris crée un appel d’air pour les jeunes, constituent un enjeu fort du momemt.

Dans quel contexte conjoncturel évoluent vos adhérents ?

Le contexte français est excellent. Nos adhérents, tout au long de la chaîne de l’acte de construire en souterrain, bénéficient d’une visibilité à 15-20 ans. C’est inédit et exceptionnel. Incontestablement, nous vivons une phase d’accélération, voire d’explosion, avec les travaux du Grand Paris, qui regroupent le prolongement d’Eole2, le Grand Paris Express, l’extension des lignes de métro. C’est moindre ailleurs mais conséquent: Rennes construit sa deuxième ligne de métro, Lyon poursuit l’expansion de son réseau au-delà d’Oullins, Toulouse lance bientôt sa troisième ligne de métro, Lyon-Turin suit son cours, sans oublier CIGEO. En sus, on note un fort accroissement de complexité dans nos domaines. Le niveau d’étiage en France, que nous estimons à 1 milliards d’euros, en incluant les travaux géotechniques, vogue désormais vers les 2 milliards d’euros et au delà. Et ce sans compter les projets à l’étranger !

Avec quelles conséquences sur vos entreprises ?

Jamais un tel volume de travaux n’a été à réaliser en France dans un calendrier si serré. Une telle demande n’est pas sans conséquence sur les moyens et l’organisation qui conditionnent la réussite des projets. Pour les entreprises de construction, la compétence humaine et le savoir-faire sont critiques à tous les niveaux, depuis les compagnons jusqu’au directeur de projet en passant par les chefs de chantiers et les équipes au sein des bureaux d’études. Au regard du nombre d’opérations et du volume unitaire de certaines d’entre elles lancées par la SGP, la direction de projet est un point sensible ; en effet, la bonne gestion de la complexité des relations avec les donneurs d’ordres, les intervenants et les différentes parties prenantes, est tout aussi importante que la bonne exécution des travaux. Plus les enjeux sont importants, plus les tensions sont amplifiées. Cela d’autant plus que les budgets sont contraints, que les délais sont serrés. Il faudra tenir les engagements !

Les enjeux techniques sont inférieurs à cette dimension humaine ?

Non et ils en dépendent aussi. Ils ne doivent surtout pas être négligés. Prenons le cas parisien, Congrès oblige ! La géologie et l’hydrogéologie y sont assez complexes mais connues. Une difficulté vient de la variété, du nombre et de la faible extension des couches géologiques traversées, des nappes phréatiques, le tout combiné avec le bâti très dense en surface et la taille des ouvrages à construire. Il est rarissime qu’un ouvrage s’inscrive dans une seule couche géologique. Dès lors, tout devient plus difficile. La gestion des 40 millions de tonnes de déblais, les profondeurs des ouvrages, inédites, renforcent la difficulté. On pourrait ajouter qu’aujourd’hui la façon dont le risque est géré est elle-même beaucoup plus contrainte. Il faut savoir concilier la prise de risque, la nécessité d’innover et le respect du planning et du budget. Beau défi ! Et, j’insiste, amplifié par l’échelle des projets !

Quelles sont les grandes évolutions dans la demande ?

Longtemps, nous n’avons été bâtisseurs que d’ouvrages neufs et le sommes encore mais, en France comme dans les pays développés, la priorité va et ira en s’amplifiant à l’entretien, la maintenance et l’amélioration de l’existant. Il est clair que les exigences des utilisateurs et de l’opinion publique, les retours d’expérience des accidents passés et la simple bonne gestion d’un patrimoine vieillissant poussent à ne pas tolérer un manque d’entretien, pour des raisons évidentes de sécurité et d’exploitation.

Cette formidable vitrine est-elle vectrice d’opportunités pour les entreprises françaises à l’export ?

La réponse est oui et les opportunités sont nombreuses. Juste pour relativiser, le Grand Paris est certes un projet hors norme et qui rayonne à l’échelle mondiale mais des projets analogues, il y en a au moins trois en cours en Inde et plusieurs autres à travers le monde. Pour une entreprise française,  avoir l’opportunité de réaliser dans son propre pays de tels projets est une condition nécessaire pour être compétitive et pertinente à l’export. Ce marché intérieur mettra ou remettra le pied à l’étrier pour certains acteurs de l’ingénierie ou des travaux. Ceci dit, beaucoup d’acteurs français n’ont pas attendu l’avènement du Grand Paris pour se développer et s’imposer sur la scène mondiale. Nos entreprises, Vinci et Bouygues en tête mais pas qu’eux, nos ingénieries et nos équipementiers sont extrêmement présentes sur les travaux souterrains en Asie du Sud Est, en Australie, au Moyen-Orient, en Amérique latine et même aux Etats-Unis ou, après s’être mis en retrait les majors sont de retour. Cela est d’autant plus important que dans le domaine des travaux souterrains, le savoir est cumulatif. Et nous ne sommes pas les seuls à apprendre ! Plus vous pratiquez, plus vous améliorer votre compétence, plus vous êtes compétitifs.

Ce savoir cumulatif est-il également inclusif ?

Le secteur est de plus en plus intégré pour répondre à une demande plus centrée sur la performance finale du service offert que sur la construction elle-même. Les clients changent, moins techniques, plus gestionnaires. L’intégration de la chaîne est une réalité. Quand on définit un ouvrage, il est impensable de ne pas associer toutes les parties prenantes. Il est impossible de dissocier les délais, avec des contraintes de calendrier toujours plus fortes, les divers impacts du projet, l’opérabilité et les questions financières. Par exemple, concevoir et construire le génie civil d’un tunnel ferroviaire ne peut s’entendre en ignorant totalement le système. Ce n’est pas par hasard si les majors du BTP et les ingénieristes se sont dotés d’une compétence rail. C’est, du reste, un atout de l’offre française.

Dans ce contexte, quelle est la contribution du matériel sur les chantiers ?

Au cours des 30 dernières années, les tunneliers ont réalisé une percée spectaculaire, osons le mot ! C’est incontestable. Pour autant, il n’y a pas sans doute pas de révolution à attendre mais une intégration de plus en plus poussée des nouvelles technologies et tout particulièrement du digital. Il est probable que le tunnelier autonome voit le jour à moyen terme. L’intégration de programmes d’intelligence artificielle, en capitalisant sur l’acquis des chantiers passés, dans la conduite des tunneliers est un axe de développement. Il n’y a pas non plus d’évolution notable à venir dans la dimension des ouvrages qui se doit d’être une dimension d’usage. Dans le domaine routier, des tunnels de 17 m de section, à deux niveaux de circulation existent déjà. En revanche, je suis convaincu qu’une plus forte mécanisation industrielle verra le jour ; ainsi du creusement des rameaux avec des machines ad-hoc perpendiculairement au tube principal.

Le Grand Paris marque-t-il l’avènement du BiM dans les travaux souterrains ?

L’avènement, non mais un changement de pratique et d’échelle dans son utilisation, sans doute et c’est bien. Gardons à l’esprit que le BIM est une approche et non un outil. Pouvoir restituer au maître d’ouvrage et à l’opérateur de l’ouvrage l’ensemble de la donnée géométrique de l’ouvrage, des matériaux et des équipements constitue un avantage évident mais n’est qu’un des résultats d’une démarche intégrée. Gardons aussi à l’esprit qu’en souterrain, l’inconnu terrain, dans la phase de creusement, reste un paramètre que l’on ne sait pas anticiper et intégrer aussi facilement que les caractéristiques de l’acier. Nous ne construisons que des prototypes en interaction sols-structures et il reste encore beaucoup de place et de défi pour les ingénieurs dans ce domaine.

Pourquoi soulignez-vous la différence entre les travaux souterrains et les espaces souterrains ?

La notion de travaux souterrains est historiquement associée aux réseaux linéaires de transport (rail, route, eau, effluents, etc.), voire aux parkings. A notre sens, l’espace souterrain est consubstantiel à la ville durable. C’est une des réponses à l’étalement urbain, avec une meilleure utilisation d’un foncier rare et cher, une meilleure intégration entre le dessus et le dessous de la ville, pour mieux répondre aux immenses besoins à satisfaire : 70% de la population mondiale sera urbaine en 2050 ! Nous sommes au cœur d’une problématique qui a trait aussi à l’usage des espaces souterrains existants. Ainsi les parkings souterrains : considérant que demain il y aura moins de voitures individuelles dans les villes et plus de voitures autonomes partagées, comment les requalifier et pour quel nouvel usage ? Comment recréer de l’accessibilité, dans un budget restreint, à des ouvrages qui à l’origine avaient été conçus pour un usage très ciblé ? Quand on voit le succès commercial, et esthétique, des aménagements qui ont été réalisés dans les gares de Saint-Lazare, on n’a guère de doute sur le potentiel pratique et économique des futurs espaces souterrains. En outre, créant de la taxe foncière, de tels projets suscite une écoute plus ouverte des politiques.

Comment abordez-vous ces sujets à l’AFTES ?

Le cœur de la réflexion réside dans notre Comité Espace Souterrain qui rassemble des acteurs au-delà de nos réseaux d’origine dominés par les ingénieurs. Ce comité est un acteur et assurément un catalyseur dans ces domaines de réflexion. C’est aussi un trait d’union avec les architectes et les urbanistes qui, en France, ont un accès plus ancien aux décideurs. Fort de cet élan, l’AFTES a été l’incubateur du projet national de recherche Ville 10D lancé il y a 5 ans. Une première part très importante de travail a été achevée avec des universitaires, sociologues et autres, pour, entre autres, décortiquer les réticences du public, mieux comprendre leur fondement et y apporter des solutions. Ce travail a ainsi contribué à ce que, dans le monde politique, la réflexion avance et les informations circulent. Ces acquis ont aussi permis d’élargir les réflexions sur les réglementations très restrictives en vigueur : les concepteurs sont encore bloqués par l’interdiction, sauf dérogation pour les ouvrages de transport, qui est faite de recevoir du public au-delà de 6 m de profondeur. On est dans le dur !

Est-ce pour cela que vous avez retenu comme titre du congrès « l’espace souterrain, notre richesse » ?

Ce titre se lit de diverses façons. C’est la richesse traditionnelle des savoirs, des hommes et des pratiques. C’est aussi, et surtout, la création de valeur à terme pour les collectivités et les investisseurs, clé essentielle  pour équilibrer les modèles économiques permettant les investissements liés à la création de telles infrastructures. La question n’est pas anodine ! C’est enfin une bonne réponse à des contraintes spécifiques, par exemple climatiques ou de faible place disponible.

D’où Singapour ?

En effet, Singapour est certainement, et de longue date, la ville la plus avancée conceptuellement et pratiquement dans le développement des espaces souterrains. Singapour est l’invité d’honneur de notre congrès et un participant de marque, aux côtés de la Ville de Paris et de le SGP, aux échanges de la quatrième journée consacrée aux stratégies urbaines de développement des espaces souterrains.

Comment en avez-vous structuré le contenu de ce congrès ?

Notre congrès se tiendra au Palais des Congrès de la Porte Maillot du 13 au 15 novembre, avec une exposition de plus de 200 exposants et des conférences qui s’articulent autour de conception et construction, maintenance et sécurité d’exploitation. Cette année, nous accueillons Singapour et l’association mondiale, AITES/ITA, avec son Comité sécurité d’exploitation ITA-COSUF puis la remise des ITA Awards lors du diner de gala le mercredi à la salle Wagram. Les visites techniques constituent aussi un moment fort avec l’opportunité de se rendre sur les chantiers du Grand Paris, de la galerie de reconnaissance du Lyon-Turin ou du centre d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure. Enfin, et nous y revenons, la quatrième journée, le 16, plus destinée aux urbanistes, architectes et décideurs.

Quelles seront les clés de la réussite de cette édition ?

Le nombre d’exposants et la qualité des communications, points déjà largement acquis, la fréquentation, encore accrue par l’attractivité internationale de la ville capitale.

Pouvez-vous rappeler ce qui a prévalu à la création de votre association ?

L’association est née en 1972 d’une prise de conscience de grands maitres d’ouvrage pour, ensemble et avec les acteurs impliqués, développer, conserver et valoriser un savoir-faire spécifique lié à la réalisation des ouvrages souterrains. Rappelons-nous qu’autour des années 1970, la RATP construisait son réseau rapide avec le RER A, la SNCF rénovait ses tunnels, EDF creusait ses galeries liées à ses aménagements hydrauliques et, parallèlement, se posait, pour les concessionnaires, la question des ouvrages pour l’assainissement. Tout l’enjeu résidait donc dans la capacité de tous les intervenants à l’acte de construire à parvenir à agglomérer puis partager ce savoir cumulatif. Cette démarche a coïncidé avec une prise de conscience internationale qui a donné naissance, dans la même période, à l’association internationale des travaux souterrains, co-fondée par l’AFTES.

En quoi votre association est-elle unique ?

De ses origines, l’AFTES garde la singularité de regrouper, non pas une profession et des intérêts particuliers, mais un secteur d’activités dans sa diversité avec les écoles et les universités, les maîtres d’ouvrage et les exploitants publics et privés, les maîtres d’œuvre et les ingénieries, les entreprises de travaux, ainsi que les fournisseurs de matériels et d’équipements. Les champs couverts vont, de l’amont à l’aval, des études de conception jusqu’à l’exploitation et aux opérations d’entretien. En cela, l’AFTES est unique. Ce caractère transverse donne à nos travaux et à nos réflexions une ouverture d’esprit sans égal. Cette liberté se retrouve également dans le conseil d’administration dont la composition reflète la diversité de nos membres.

Quelles en sont les principales missions ?

Elles sont d’identifier les savoirs, au sens large du terme, de les intégrer, les faire progresser et de les partager en France et à l’Etranger. Cela s’appuie sur de deux pôles de compétence et de production :

  • le Comité Technique, qui fédère quelques 300 contributeurs au sein d’une vingtaine de groupes de travail, et produit des recommandations mondialement reconnues et adoptées,
  • le Comité Espace Souterrain, dont nous avons parlé plus haut.

Le congrès triennal est un moment fort dans la vie de l’association. Il permet de réunir l’ensemble des acteurs de la profession tout en contribuant de manière déterminante au financement de l’association et de ses actions

J-N.O